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JOURNAL LE SOIR:”Congo : un mobile foncier derrière le meurtre de Ngezayo”
By iprigogine | October 12, 2009
COLETTE BRAECKMAN
lundi 12 octobre 2009, 18:35
L’un des conjurés nous révèle la trame du complot : ce sont des rivalités foncières qui expliquent l’assassinat d’Albert Ngezayo, neveu d’Ilhya Prigogine.
Entretien exclusif par Colette Braeckman
C’était un tir à bout portant : le 13 mars dernier, Albert Ngezayo Prigogine, neveu du Prix Nobel, était abattu à Goma, à quelques pas de la résidence du gouverneur, une balle dans la tête. Cet assassinat commis de sang-froid, commis en plein jour, devant le Bureau des renseignements militaires, à proximité du parquet, dans l’un des quartiers les plus sécurisés de la ville, mit en émoi la province du Nord Kivu, mais aussi tout le Congo où la famille Ngezayo est l’une des plus connues. A l’étranger aussi, la disparition de l’homme au large chapeau de cow-boy, qui avait consacré sa vie à la défense de l’environnement et en particulier du parc de la Virunga, où vivent les derniers gorilles de montagne, suscita beaucoup d’émotions et d’innombrables témoignages de solidarité.
Depuis lors, alors que l’enquête s’enlisait, le mobile possible du crime se dégagea peu à peu : Albert Ngezayo, patriarche d’une famille installée au Kivu depuis longtemps, était aussi un grand propriétaire de la place et sa fortune, ses biens immobiliers suscitaient jalousies et convoitises.
C’est ainsi qu’il avait loué à la Monuc, pour en faire un hôpital, l’hôtel des Masques qu’il possédait au centre de Goma, et que sa vaste propriété, -plus de 13 hectares au bord du lac- avait fait l’objet d’un procès que Ngezayo avait finalement remporté. Cette victoire aurait logiquement dû entraîner le déguerpissement de squatters et autres promoteurs qui souhaitaient construire hôtels et résidences de luxe face à l’un des plus beaux paysages du monde, où le mètre carré de terrain à bâtir vaut 100 dollars… C’est là, dan un cadre splendide, qu’a été construit l’hôtel Kivu Sun, où résident les dignitaires venus de Kinshasa.
C’est pourquoi le 24 janvier dernier, peu de temps après le prononcé du verdict qui donnait raison à Ngezayo, M. l’un des plus grands hommes d’affaires de Goma, débouté lors du procès, provoqua une réunion secrète, où assistaient son neveu, un officier de la garde républicaine, deux autres colonels, un officier chargé du renseignement et un major.
L’un de ces hommes, qui assistait à la réunion, refusa de participer à l’exécution du projet et obtint d’être affecté dans une autre ville. Il s’est aujourd’hui décidé à parler, répondant aux demandes de la famille et de l’avocat de cette dernière, le Belge Bernard Maingain qui devrait communiquer à Kinshasa les noms des principaux protagonistes de cette affaire. Se faisant appeler « Alex », cet officier nous a expliqué que lors de cette réunion, « il fut décidé de charger deux capitaines, qui travaillaient dans les services du gouverneur de la province, de procéder à l’élimination d’Albert Ngezayo. »
L’assassinat eut donc lieu le 28 janvier, alors que Ngezayo se trouvait devant sa maison, à proximité de la résidence du gouverneur, dans un quartier où ne pouvaient circuler librement que des happy fews, proches du pouvoir.
Pour notre informateur, « le calcul des commanditaires était simple : ils espéraient que la famille de Ngezayo allait fuir Goma, regagner l’Europe, permettant ainsi à l’homme d’affaires de récupérer les biens convoités. »
Atteint d’une balle dans la tête, Ngezayo succomba pendant son trajet vers l’hôpital. Les deux témoins présents furent éliminés sans états d’âme : un jeune vendeur de journaux installé là et qui avait suivi toute la scène disparut sans laisser de traces, tandis qu’un autre témoin, M. Tshikala, qui avait reçu une balle perdue dans le genou, fut lui aussi emmené à l’hôpital de la Monuc par un colonel et un major. Il n’y arriva pas tout de suite, et lorsqu’il fut présenté aux urgences, son état s’était aggravé : il avait le thorax broyé, comme s’il avait été écrasé par un véhicule et il succomba peu après, sans avoir pu décrire ce qu’il avait vu…
L’officier récalcitrant, qui n’avait pas voulu participer à l’opération, fut par la suite muté à Kisangani puis à Beni et il se trouve actuellement sous la protection de la Monuc qui a finalement accepté de le prendre en charge.
Contrairement à ce que l’on avait ou supposer peu de temps après l’assassinat, c’est donc bien Albert Ngezayo qui était visé, et non son frère Victor. Homme d’affaires lui aussi, ce dernier est engagé dans la politique locale : avant les élections il avait créé le « Mouvement des patriotes congolais » qui, appuyé par des Tutsis locaux, dénonçait la main mise que le Rwanda exerçait sur le RCD Goma (rassemblement congolais pour la démocratie). Par la suite, Victor Ngezayo fut accusé, ainsi que d’autres hommes d’affaires de Goma, de soutenir financièrement la rébellion de Laurent Nkunda et après l’assassinat de son frère, il a préféré s’installer dans la ville rwandaise de Gisenyi, de l’autre côté de la frontière.
Albert Ngezayo, parfois surnommé le sherif, assurait qu’il ne faisait pas de politique, et que sa passion était la défense de la nature. Il aimait passionnément sa région du Nord Kivu et à chacune de nos rencontres, il dénonçait les ravages opérés dans le parc de la Virunga par les diverses bandes armées, dont les Hutus rwandais qu’il accusait d’avoir massacré tous les hippopotames, à la mitrailleuse.
Le sherif, un personnage de légende, aura été victime de l’affairisme qui règne actuellement à Goma et dans tout le Nord Kivu, une province où s’affrontent de véritables bandes mafieuses, désireuses de contrôler les ressources minières et de s’approprier les riches terres volcaniques.
Cette nouvelle violence, d’ordre économique, qui ravage la province, avait fait précédemment une autre victime, dans des circonstances comparables : Claude Duvignaud, un homme d’affaires belges installé à Beni depuis des décennies et connu de tous avait été assassiné de sang-froid dans son salon après que son domestique ait été neutralisé avec beaucoup de sang-froid. Dans ce cas-là aussi, l’enquête s’était enlisée, les témoins s’étaient tus et tout ce que l’on avait appris, c’est que Claude Duvignaud, quelques jours avant sa mort, avait commis l’imprudence de s’engager dans une entreprise de prospection minière, suscitant beaucoup de jalousies au sein de l’élite locale, la dynamique bourgeoisie Nande.
Au Nord Kivu, où rivalisent désormais les anciennes élites, d’origine belge ou tutsies, et la nouvelle bourgeoisie, incarnée par les Nande qui étendent leur empire commercial de Goma jusque Kisangani, c’est encore dans la violence que se règlent les rivalités économiques, les considérations ethniques ou politiques n’étant citées qu’au titre d’alibi…
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